C'est fait : aux Etats-Unis, la torture est (re)devenue légale, et c'est à la lutte contre le terrorisme qu'on doit ce retour au Moyen-Age. Non que les services américains aient attendu d'avoir l'autorisation pour commettre des interrogatoires "musclés" (comme ils disent), mais au moins, jusqu'à ces derniers jours, c'était interdit, ce qui pouvait permettre de porter plainte. De nombreux exemples montrent dans la presse des hommes "torturés par erreur"... Je voulais profiter de ce billet très gai pour diffuser un extrait d'un article d'Ariel Dorfman :
"C'était une erreur", répétait-il continuellement. Les jours suivants, j'ai réussi à reconstituer son histoire, une histoire triste et stupide. C'était un révolutionnaire argentin qui avait fui son pays et qui, à peine franchies les montagnes qui le séparaient du Chili, s'était mis à se vanter de tout ce qu'il ferait subir à l'armée si elle tentait un coup d'Etat, de son adresse dans le maniement d'armes de toutes sortes, de sa gigantesque planque d'armes. Tout n'était que fanfaronnades et vantardise, pas un mot de vrai là -dedans. Mais comment en convaincre ces hommes qui le rouaient de coups, reliaient son pénis à des fils électriques, le soumettaient au waterboarding (simulacre de noyade) ? Comment leur faire croire qu'il avait menti, qu'il avait voulu jouer les durs devant ses camarades chiliens, juste pour essayer d'impressionner les filles par son aura de révolté ? Impossible, évidemment. Alors il a avoué tout et n'importe quoi, tout ce qu'ils ont voulu faire sortir de sa gorge desséchée et beuglante, il a inventé des complices, des adresses, des coupables, avant d'être soumis à de nouveaux supplices quand il est devenu évident que toutes ses révélations étaient imaginaires.
C'était sans issue.
Tel est le sort immonde de la victime de torture. Et c'est toujours la même histoire, marquée par une asymétrie fondamentale, dans laquelle un homme dispose de tout le pouvoir du monde et l'autre n'a rien que sa souffrance, dans lequel l'un peut décréter la mort d'un signe de la main et l'autre seulement prier pour que ce signe vienne vite, pour que la mort vienne vite.
C'est une histoire que le genre humain a écoutée avec un dégoût croissant, une horreur qui a conduit presque toutes les nations de la planète, au cours des dernières décennies, à signer des traités faisant de ces abominations des crimes contre l'humanité, des violations prohibées dans le monde entier. Pour acquérir cette grande sagesse, nationale et internationale, il nous a fallu des millénaires de souffrances et de honte. Or, ce sont cette sagesse et ces lois que nous envisageons aujourd'hui de jeter aux orties en formulant la question : "La torture marche-t-elle ?".
Je laisse à d'autres le soin de montrer que la torture, dans les faits, ne marche pas, que les aveux obtenus sous la contrainte - comme ceux arrachés au corps exténué d'un malheureux fanfaron argentin dans quelque cloaque de la capitale chilienne, en 1973 - ne valent rien.
Chez nous, merci, mais on se contentera de paix et d'amour. Evidemment, il arrive que Vincent brutalise un peu ses téléphones, mais ça ne compte pas vraiment, hein ? Quand on saute à pieds joints sur un chargeur parce qu'Internet a encore planté, c'est pas si grave... hein ? Du côté de Bap*, en revanche, c'est Bisounours-Land. Gandhi, à côté, c'est un criminel contre l'humanité. Bap* défend les animaux, mais aussi les végétaux, ce qui relativise tout de suite les prix Nobel de la Paix. D'ailleurs, Bap*, quand un moustique le pique, il tend l'autre joue. Et il prie pour l'âme des carottes quand il en mange.
Tout ça pour dire que nous, on aime l'amour.
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